mercredi 7 décembre 2016

Poing final

Acheter, acheter, acheter. Consommer est au soubassement du système capitaliste. Davantage que produire, ce qui peut paraître paradoxal. En principe, dans un système parfait, la production devrait automatiquement s'aligner sur la consommation, le tout décidant des prix. Une surproduction entraînerait une baisse des prix pour écouler des stocks. Or, il est bien entendu que le capitalisme n'est pas parfait. Tous les effets secondaires tels qu'exploitation allant à l'encontre des droits humains, souffrance animale, pollution, baisse de la biodiversité et j'en passe ne sont traités que comme des externalités au système. De la poussière que l'on balaie sous le tapis en espérant que personne ne s'en aperçoive. La consommation devient un droit, et la surproduction son corollaire. Tant pis pour les dégâts occasionnés.

En cette période de l'Avent, nous arrivons au summum de la consommation. Consommer, de nos jours, c'est non seulement une question de statut, donc de classe, mais aussi sur une note moins triste, pour se faire plaisir. Que ces petites chaussures sont mouquettes, ce rouge à lèvres m'ira à la perfection. Cette voiture allie confort à puissance, ce téléphone me permettra de prendre de meilleures selfies. A Noël, le plaisir se déplace sur les autres. L'altruisme est une forme extrêmement subtile d'égoïsme. Consommer pour voir les sourires de notre entourage. Merci, ce pyjama en pilou est exactement ce dont je rêvais. Oh, Pokémon Soleil et Lune, c'est génial ! Oh, le coffret collector de la filmographie de Hitchcock, tu n'aurais pas du !




Les magasins sont contents, le porte-monnaie tire la gueule. Il a nourri la croissance. Il a socialement bien travaillé. On est quelqu'un. On est, donc on consomme. C'est triste. C'est triste que consommer soit insoutenable pour l'environnement. C'est triste, mais c'est comme ça. Nous en avons trop fait et devons faire en sorte de ne plus viser la croissance à tout pris. Nous devrions consommer un maximum d'une planète par an, pas les presque deux que nous bouffons actuellement. Nous avons le droit de nous faire plaisir, mais pas au détriment de la justice sociale, de la nature.

Ce qu'il nous faut, c'est un nouveau système économique, et surtout un nouveau cadre. Nous avons tendance à tout lire à l'aune de l'économie. Le fait que le vocabulaire économique se déverse dans d'autres domaines (médical, administratif) en est un symptôme. C'est l'erreur que Bernie Sanders a faite en estimant que les électeurs de Trump l'ont choisi sur la seule base de leur mal-être économique, et pas sur une crise des valeurs et de la peur de l'homme blanc cisgenre hétérosexuel s'imaginant être évincé par des minorités. Au-delà de la fin programmée du système capitaliste sous sa forme actuelle proche des idées de Ricardo, c'est d'un réel nouveau paradigme dont nous avons besoin. Le laisser-faire ne fonctionne pas. Le marché est manchot. Il n'y a pas de main invisible. Il nous faut un réel partage des ressources. L'accès à l'eau potable comme droit fondamental. La nature n'est pas une marchandise, elle est notre lieu de vie, même en ville. Le communisme tel que pratiqué par l'URSS ne fonctionnait pas, trop autoritaire. Il ne peux pas y avoir de solution économique sans libération des mœurs et acceptation des spécificités de l'autre. Sans enfermer dans des castes immuables, comme un certain conservatisme naturalisant la reproduction sociale le désirerait.

Avant tout, pour changer, il faut que la consommation ne soit pas au centre de nos existences. Il nous faut changer de point de vue, et ne regarder l'économie que comme un pan de notre vie. Pas le pan principal. Dans un monde où le travail est voué à disparaître à moyen terme, c'est aberrant. Les relations sociales, l'environnement, la justice sont tout aussi important, sinon tout.

samedi 3 décembre 2016

Sommeil sombre

Il est 4h. L'heure de se réveiller. Dans un autre pays. Loin, très loin. Mais pas ici. Le soleil estival n'est pas encore levé. Et moi, comme un con, je suis déjà debout. A moitié éveillé, en diagonale, tel un zombie. Je suis fatigué. Épuisé. Je n'aime pas le matin. 4H est une heure déraisonnable pour aller se coucher, même quand elle fait sens. Elle l'est encore plus pour passer de trépas à vie. J'aime la petite mort du sommeil. L’absolue jouissance de l'annihilation des sens. J'aime l'inconscience, la folie des rêves. J'aime leur divertissement. Je pourrais néanmoins m'en passer pour le noir complet. L'absolue certitude du néant. Le bien-être. L'absence d'être. La fuite du temps.

Je pourrais passer ma vie à dormir. Heureux le comateux ! Je pourrais dormir encore et encore, d'un sommeil éternel. Noir. Profond. Puissant. Un sommeil ensablé. Un sommeil encroûté. Imperturbable. Inexpugnable. Une lame de nuit. Tranchante, transcendant le temps, l'ennui, la vie. Je voudrais dormir, toujours. L'absence de vie, le choix. Un choix renouvelé quotidiennement, à la fin du jour.

Je ne suis pas du matin. Je n'existe pas le matin. Jamais. Pas si j'ai le choix. Je hais les contraintes m'obligeant à l'éveil. Mais 4h, c'est de la torture. Autant faire nuit blanche.

Je suis fatigué. Encore ensommeillé. De cette rouille qui m'accompagne chaque jour, à tout moment de toute heure. J''attends l'heure de me coucher. L'heure de faire la sieste. L'heure d'avoir le pouvoir de faire avancer la journée, les yeux fermés.

J'attends.

Et le temps s'égrène lentement. Par nanoseconde. Oppressant. C'est la vie. C'est ce que je refuse de choisir. C'est lent. Implacable. Pénible. Sans répit, quand l’œil est ouvert. Sans pitié aucune. Sans âme. Pis que la mort. Le temps, c'est l'oubli. Tout s'érode, s'efface, s'affadit, blanchi par la lumière. C'est la vie. Mortelle. Terrible. Implacable. L'oubli par négation. Un fade-off.

Le sommeil, c'est l'oubli positif, volontaire, actif, où l'on s'efface pour mieux ressentir l'absence. La forme ultime de méditation, de spiritualité. Une religion unique, un art de vivre qui dépasse les frontières de la vie. Un sommeil sain, vigoureux, profond. Un sommeil sans fin. Sans fond. L'oubli de soi. Parfait. Sans peur, sans crainte. Sans douleur, sans souffrance. La plénitude. La perfection. Le bonheur. Une pause. Une respiration. Une halte. Un besoin. Le sommeil préserve de la folie. Des humains et de la sienne propre. Il protège. Il entoure. Il englobe. Il engloutit. Il happe, avale, gobe.

A la fin, c'est lui qui gagne. 




Ce texte a été écrit lors d'une des séances de l'atelier éveil, dont je parle ici.


mercredi 30 novembre 2016

Quand ton corps te dis non

Je suis une -ite-machine : bursite (oui, car tu peux être une femme et avoir les bourses irritées, va vérifier sur ton copain Google), tendinite, névrite, et l'arthrite ne saurait tarder. J'ai des rhumatismes, et mon hyperlaxie permet à mes rotules de se mettre inopinément dans des positions qui plairaient à Ridley Scott. Cela prédit des décennies à venir assez amusantes à base de pompe à huile et cric pour descendre les escaliers.

Tout ceci n'est rien, douloureux et un peu incommodant, certes, mais jamais invalidant. Sauf quand il fait Londres comme depuis quelques temps. Dès que le baromètre ne sait plus choisir entre hautes et basses pressions ; Dès que tu ne sais pas s'il faut viser les palmes ou les bottes de pluie ; Dès que tu t'es installée un cathéter maison pour absorber suffisamment de thé de Noël et de chocolat chaud à la cannelle (ça pique) ; Dès que tu fais un bruit de maracas à chaque mouvement.

Tu vieillis, mais tu es jeune, putain ! Des gens de ton âge sont les maîtres de Youtube ! Pourtant, tu guettes la boule au ventre tes premiers cheveux blancs. Tu te rends compte que plus aucun de tes potes mecs est encore chevelu jusqu'en bas des reins. Tu mets environ 18 ans à récupérer d'une cuite ; Tu te rends compte que merde, le Club Do n'est plus diffusé depuis plus de 18 ans. Des gens sont nés et vont voter, alors qu'ils n'ont jamais entendu que des légendes sur cette émission révolutionnaire.



Le chirurgien réparant ma cheville bousillée à 18 ans m'avait prédit une canne à l'orée des 30 ans. L'âge du Christ arrivé, je claque toujours mes Louboutins – ouais enfin Neosens, je tiens à mes chevilles – sur les pavés lausannois. Mais en voyant tituber des personnes âgées en déambulateur, je ne peux m'empêcher de penser que l'avenir de mon dodu petit corps sexy et délicat n'est pas rose.

Et ça m'effraie.

Tu objecteras qu'il n'est jamais trop tard pour se mettre au yoga et prendre un meilleur soin de son corps. Madonna ou Van Damme font encore le grand écart facial à leurs âges canoniques. Question d'entraînement, de mental, etc. Tu te souviens quand je te disais que le mental, c'était pas trop ça en ce moment ? Va me faire des pompes quand te brosser les dents est déjà un effort.

Malgré tout, la trentaine entamée, tu te sens mieux dans ton corps, mieux dans ta peau. Tu te connais mieux qu'à vingt ans. Tu sais dire non. Tu as appris à envoyer bouler les gens toxiques. Et quand ton corps te dis non, tu sais lui répondre « ta gueule ». Tu te lèves, et tu marches. Même en boitillant.

samedi 26 novembre 2016

Félicité

On a parlé du chépaskejisme, on va parler de l'inverse. Un état d'esprit inverse. Ce truc étrange rose et guimauve qui n'existe que dans les bouquins et les films : le bonheur.

Le bonheur, c'est quand t'es toute seule dans ton slip, mais ça va. Les pensées suicidaires sont en vacances. Le bonheur, c'est quand tu avais prévu de mettre ta robe pastelle, mais qu'au bout de dix mois de trek au Pôle Nord, les Anglais débarquent, et que tu t'en fous : tu mettras tes robes noires pendant cinq jours.

Le bonheur, c'est quand tu te liquéfies parce que ton ovaire gauche essaie de fusionner avec ta hanche, mais que tu le prends bien. Après tout, ça faisait longtemps qu'ils te fichaient la paix.

Ça, c'est l'état d'esprit du bonheur. Tu prends ce qui vient et tu es reconnaissante. Pour tes amis, ton entourage ; Pour le réseau qui s'occupe de toi ; Pour les 30kgs pris qui font de Ninon et Charlotte des bombes. Si ta cheville n'était pas en pleine crise de rhumatismes, tu claquerais tes Louboutins sur les pavés pentus lausannois en une folle gigue.

Tu penses au prochain repas, parce que ton rapport à la nourriture s'est amélioré. C'est désormais moment de joie, parce que tu prends soin de toi (ce crumble d'aubergines était purement festif ; les fajitas de ce soir seront appréciées ; et le taboulé avocat-raisin frais-chèvre de demain est une raison de se réjouir). Et c'est nouveau. Avant, tu ne mangeais pas parce que tu n'avais pas encore décidé si tu consentais à vivre. Ensuite, tu t'empiffrais parce que c'était le seul avantage à être vivante. Maintenant, tu dégustes à petites bouchées snobinardes parce que tu en profites. Des bouchées d'elfes. Gulf applause. Clap, clap, clap, clap, clap. C'était bon. Tu prends plaisir dans le fait d'être vivante.

Tu prends. Tu en chies, mais tu prends.


mercredi 23 novembre 2016

Petite fille fait des bêtises

Trigger warning : tentative de suicide

Trois semaines que je ne suis pas morte
Petite fille punie
Qui vole des bonbons
Petite fille sans punition
Malgré ses grosses bêtises
Pas de fessée
Pas de coin
Petite fille rentre chez elle
Boit du thé
S'endort
Petite fille a saigné
De son cœur
De sa chatte
Petite fille aux idées éparpillées
Dans la rivière,
Dans la forêt,
Sous le pont
Petite fille arrêtée juste à temps
Petite fille n'est plus seule
Aimée
Sera-t-elle apaisée ?
Petite fille n'est pas morte
Depuis trois semaines maintenant
Petite fille ne réalise pas
Elle n'a pas volé de bonbons
Petite fille vit le rose
Petite fille voit le noir
Petite fille n'a pas conscience
Petite fille est instable
Mais petite fille a peur


Il y a trois semaines, j'étais au plus mal et j'ai failli réglé la question de façon définitive. J'ai été arrêtée à temps par un appel de mon colocataire qui m'a fait redescendre sur Terre. Ce qui m'a fait peur et m'a le plus impressionnée est que je n'avais pas le sentiment de commettre une action extrêmement grave. J'étais dans un tel état de désespoir que j'avais plutôt l'impression que ce n'était pas beaucoup plus grave que de voler des bonbons. C'était tout au plus embarrassant. Je vous rassure, je vais mieux et suis contente d'être en vie, comme le prouvera le prochain article à paraître. J'avais néanmoins besoin d'écrire ce poème.